Grâce à ce texte sur Cenves Aude Raspail a été sélectionnée pour représenter la Bourgogne lors du concours intitulé Prix Interrégional Jeunes Auteurs 2009. Bonne lecture.
Le passé inspire l'avenir...
J'habite un petit village, un minuscule bourg, une multitude de petits hameaux et la nature... J'ai 17 ans et je peux dire que ce pays m'habite. J'en ai assez des stéréotypes que l'on véhicule sur les jeunes. Ce n'est pas E.T. qui vous parle. Je suis lycéenne, je surfe sur Internet, j'aime faire les boutiques. Mais ici, c'est mon jardin secret et j'entrouvre le portillon.
Des chemins pleins d'ornières, l'assaut du froid qui saute à la figure et le vent qui ramasse ce qui reste de soi, cela vous ramène à un peu d'humilité.
Je vagabonde, je me remplis de la découverte de la chanterelle des bois, de la framboise sauvage, de l'aspérule odorante, là, devant mes godillots ou au détour d'une haie, je croise un renard, une belette, un chevreuil... Sortez les appareils photos, les pinceaux ou les crayons si le cœur vous en dit. Sur ces collines se cachent une flore dense, une faune fragile et une présence qui préserve et entretien ce paysage.
Il ne s'agit pas de vous envoyer à tel ou tel endroit. Il s'agit de marcher, de se perdre, d'errer. Et plus le but sera insignifiant, en quelque sorte, et plus le cheminement sera précieux.
Au cours de mes déambulations, je me souviens d'avoir vu le temps au travers de vieilles machines rouillées abandonnées et de ruines.
Oh la belle matinée ! Me voilà partie. Je suis contente, un pré, des bêtes. Il y a les chèvres, celles dont le fromage a fait la renommée du village, elles règnent sur des territoires de pâtures à la limite des genêts. Elles piétinent avec élégance. On dirait qu'elles vont se mettre à danser subitement. Elles s'immobilisent et regardent avec une telle perspicacité que je me demande vraiment ce qu'elles pensent. Et là, à leurs côtés, les paisibles vaches alanguies mâchonnent l'herbe. Les moutons se suivent.
Je fais aussi, à l'occasion, un jeu de piste entre les lieux dits, ces groupes de maisons rassurantes et rustiques. Je retrouve un lavoir, un puits, un linteau sculpté, un calvaire... J'aperçois les gens qui les habitent.
On m'a laissé entrer.
Des aïeux aux grosses mains, grands tutoyeurs d'outils, se sont mis à me parler. Depuis, j'entasse dans mes cassettes audio leurs paroles comme dans une caisse-à-dire où j'irais farfouiller pour le plaisir : l'enfance, les connaissances sur la nature, des plantes aux bêtes, les tours de mains et savoirs faire. Il fait bon s'asseoir chez eux.
Je remercie les premiers qui m'ont confié leurs souvenirs : Mme Dargaud, Mr et Mme Juillard, Mme Gobet, Mr Juillard un autre, Mr Dailler...
Je vis avec eux, tantôt un petit matin, où les enfants se levaient tôt, et dans le soleil palot, partaient ramasser les châtaignes et les noix avant d'aller à l'école, tantôt, un vieil outil est tiré de son sommeil par les gestes qu'ils refont, pour me montrer.
Comment dire alors mon éblouissement : écouter l'autre, attendre son tour pour prendre la parole, regarder, respecter, résister à la tentation de diriger la conversation, laisser parler... apprendre.
Suivre leur lente promenade sur les dalles luisantes de la cuisine, sentir l'odeur de la fumée lorsqu'on recharge le poêle à bois, voir des chaussettes tricotées à la main posées sur l'accoudoir de la bergère et la corbeille à ouvrage débordante de pelotes et d'aiguilles à tricoter, boire un bon café, passer ma main sur la surface patinée de la table en châtaignier, quelqu'un passe, le chien aboie, un rideau se soulève, la conversation file gaiement.
Et là, l'aventure que je relate se situe sur le terrain de la parole d'autrui. On rentre dans l'histoire au présent. Je suis ces vieilles personnes dans des activités qui relevaient de la nécessité. Je veux dire, la culture des champs, la construction et la réparation des maisons, l'élevage des animaux, la confection des vêtements, la préparation des repas... Je me sens très paresseuse et pas « débrouillarde pour un sou ». Il fallait tout faire et tous ensemble, petits, grands, vieux, une multitude de tâches, de corvées, d'outils, vilebrequin, peigne à carder, baratte... Tout me parait rude, pénible, compliqué, dans cette vie d'avant et pourtant, j'entends le respect, la qualité, l'application, la joie, la solidarité... je ris avec eux.
Les poules grattent dans la cour. La brouette est chargée d'herbe à lapins. Jour de lessive, les cancans et les parlottes vont bon train autour de la « bachasse ». Les petits rentrent de l'école à pieds, transis de froids, se soufflent sur les doigts pour les dégourdir, ils se précipitent autour de la chaudière, il faut donner les pommes de terre aux cochons. Le père a pétrit le pain pour sa famille. Le frère sort du four à pain, les galettes aux pommes cuites dans une feuille de choux. J'en ai l'eau à la bouche. C'est l'heure de la traite. Ce sont des descriptions enfantines, pleines de sincérité, les vicissitudes de la vie...Les familles vivaient quasiment en autarcie et pourtant il y avait des commerces et des artisans au village, pas comme aujourd'hui. Et puis, il y avaient de nombreuses veillées et fêtes de village... On s'amusait bien.
La nature se laisse voir par ces hommes et ces femmes. Ils ont su la préserver l'entretenir. Elle est leur récompense. Je n'ose savoir de quoi je m'éloigne quand je les laisse. Pourvu qu'ils m'attendent. Je m'essaye même à leurs travaux : filer la laine, faire du beurre, planter des légumes... en dilettante bien sûr.
Ce n'est pas finit, ce n'est que le début. Je voudrais acquérir leur ingéniosité, leur bon sens, apprendre à utiliser toutes ces ressources disponibles, pratiquer quelques uns de leurs métiers. Mon avide curiosité ne saurait s'arrêter là.
Vous m'avez donné envie d'écrire mes pérégrinations, ces rencontres...
Aujourd'hui.
Aude Raspail- Barge
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